Ça doit faire trois semaines que je me demande si je vais poster ce billet… Et puis « Nan » que je me dis, je ne le ferai pas. De quoi je vais avoir l’air? Puis la seconde voix me dit: «Hey, Caro, c’est ton blog, et un blog, à quoi ça sert tu crois? »
À écrire ce que nous vivons, moi et ma famille, à Kintampo, ce qui est bien, ce qui est moins bien. Le quotidien.
OK, je ne peux pas tout écrire, nos noms y sont inscrits – et je désire que ça reste ainsi - et ayant reçu quelques remarques par en arrière que je ne pouvais pas parler de boulot (dommage ;) ), me reste la vie ordinaire, celle de tous les jours. L’extraordinaire chance et malchance de vivre dans ce village.
Alors, voilà, je le mets. Et basta.
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Des voisins

Habituellement, on n’en parle pas. Par gêne, par fierté, par pudeur très saine, parce que ça ne se fait pas. Vantardise? Pas vraiment. Peut-être? Peut-être que non. Ce sont des choses que tout le monde fait en cachette, par en arrière, sachant qu’on pourrait pourtant faire tellement plus. En tout cas, ce ne sont pas des événements qu’on publie.
À 1000 lieues de tout, je me sens un peu plus libre, personne ne m’appellera pour me dire si c’est bien ou non.
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C’est facile de partager, dans ce contexte, direz-vous, suffit de prendre quelques boîtes de conserve, des légumes frais, un peu de linge dans les armoires, on traverse la rue et on dit « Bonne journée » puis hop, c’est fait. Heureusement, on n’en fait pas de cas ici, on prend avec le sourire, et on est content. Sans flonflon, sans autre attente que le plaisir de donner et de recevoir. Bonheur ordinaire, joie de tous les jours. Que j’ai aussi connu à Charlesbourg : nos voisins nous ont donné beaucoup de linge pour Laure – qui ont aussi servis à des amis d'Accra.
De mon côté, je me dis que je ne peux pas faire autrement. Pour racheter une certaine richesse? Quand on compare avec les voisins, on est presque toujours beaucoup trop riche. Est-ce simplement parce que je vois bien que j’en ai trop dans cette maison? D’ailleurs, qu’ai-je d’autre à apporter que le fond de mes armoires?
On espère voir arriver le financement pour le projet de recherche avec le Moringa et les enfants souffrant de malnutrition. Il arrivera sûrement d'ici peu - on croise les doigts très fort - mais pour le moment, au quotidien, que faire?
Aucun projet ratifié des nations Unies, du programme alimentaire mondial (PAM), de la FAO, de l’Unesco, de la Banque Mondiale, du de CARE, de Vision Mondiale, du CRDI, de l’ACDI, de toutes ces organisations qui font leur possible, mais qui s’en ramassent quand même plein les poches? En fait, qu’ont-ils amélioré en Afrique (je souligne le continent), depuis 50 ans de « développement », soit l’après colonialisme, l’après indépendance africaine?
Quand je voyage en terre africaine, je ne suis pas certaine du résultat. Peut-être que ça va mieux, mais comme j'ai le nez un peu trop collé à la réalité d'ici, je ne le vois pas? Pourtant, à force d’observer avec attention ce qui nous entoure, depuis 15 ans, j’ai le sentiment que même un chameau du Nord serait tenté de se forcer pour traverser enfin l’autre côté du trou de l’aiguille. Le côté occidental, bien sûr, celui grassouillet et confortable.
Partager pour se sentir moins mal à l'aise de manger autant de viande, quand on sait que tout autour, les enfants n’en ont presque pas – une ou deux fois par mois, peut-être? Le papa d’un ami, regardant son fils de deux ans me dit « Ah, ce gosse, je ne sais pas la dernière fois qu’il a mangé de la viande ».
Pourtant, Kevin est un enfant très joyeux, et bien portant. Cependant, plusieurs souffrent de kwashiorkor, cette maladie liée à un manque de protéines – enfant du Biafra, du Darfour, peau flasque, yeux enfoncés, faiblesse du corps. Moins pire que les pays en guerre, mais maladies plus diffuses, moins évidentes, avec des effets plus insidieux. Le cerveau d’un enfant qui ne reçoit pas de protéines ne pourra pas développer ses pleines capacités intellectuelles, on le sait.
Non, il n’y a pas de guerre au Ghana, mais il y a l’infinie pauvreté qui dérange à chaque détour. Quand elle est située à moins de 50 mètres de la maison, elle reste collée à l’estomac et ne bouge pas de l’esprit. Je voudrais tant ne plus regarder, ne plus penser, devenir aveugle en la matière. Certains y arrivent. Malheureusement, ça ne fonctionne pas ainsi. Pas dans ma caboche, en tout cas.
Alors, le poulet sera partagé de temps en temps. Et à la fin du festin, il ne restera plus un seul os pour le chien.
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Sentiment dévastateur, qui me fait croire que je ne devrais pas loger à Kintampo, avec ma peau si claire, alors que la normalité est si foncée. Un touriste blanchouillard est toujours bienvenu, mais comment un résident trop pâle pourrait-il se sentir chez lui, alors qu'à 300 km à la ronde, il n'y a qu'une enfant blanche, de 4 ans et demi? Malsaine et ridicule culpabilité, obscures raisons au fond de mon inconscient de blanche, me rappelant ma différence à chaque regard de l’autre sur mon corps. Impression d’être dans la cage du zoo. Être tache à ce point rend un tant soi peu mal à l’aise non?
Que ne donnerais-je pour passer inaperçue, pour devenir sombre à mon tour, quelques heures seulement. Connaître le pas de l’ignoré en terre africaine.
Magnifique négritude.
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Donner un peu de son bien, fait anodin. Je le fais, tout le monde le fait. Je n’ai presque jamais vu un coopérant rester insensible à la pauvreté ambiante du coin. À Dakar, j’ai connu une jeune Québécoise volontaire qui a perdu une partie de ses économies en frais hospitaliers, pour aider une pauvre femme de la rue qui avait la gangrène à une jambe. La jeune femme a bien faillit y laisser sa peau, car la famille a rappliqué – voyant les possibilités monétaires de l’Occidentale si riche... Alors, je me suis toujours juré que je ne donnerais jamais « ma dernière chemise ».
À chacun sa dignité.
Mais tout de même, il y a une marge entre le fond de son armoire rempli et sa dernière chemise.
Avant, au Nord du Sénégal, à Keur Momar Sarr, puis à Dakar, j’offrais à manger aux enfants de la rue. Des talibés. Vous savez, ces petits garçons qui apprennent le coran chez le marabout, entre 5 à 15 ans, et qui quémandent leur nourriture 3 fois par jour aux portes de toutes les maisons? Allez, les petits, mangez la pomme, le lait en poudre, le bout de viande, le chocolat, c’est si bon! Leur sourire payait 1000 fois en retour.
Laure Marianne le sait : si elle joue avec des amis, il est absolument interdit de manger, sans pour autant diviser le tout en autant d’enfants qu’il y a dans la cour. On divise les biscuits, l’eau froide, le bâton de crème glacée en 4, la banane, on partage aussi les jouets – non, on ne donne pas les jouets de Laure, mais lorsque les amis sont à la maison, le partage est systématique. Sinon, pas d’amis.
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Normalement, au détour du bien reçu, je recevais un bienveillant merci. D’autres fois, rien du tout. Au moins, aucune gêne dans la réception du colis ou du gigot. Et puis, y’a pas juste moi qui participe à « Donnez au suivant ». Tout le monde contribue à ces petits échanges de bon voisinage.
À Kintampo, c’est différent des autres lieus que j’ai connus. Pour chaque objet, vêtement, ou aliment distribué, je reçois quelque chose en retour. Toujours. À chaque fois, les gens se déplacent, pour me « Greeter », me remercier.
Par exemple. Je m’occupe de 6 enfants depuis des mois, âgés entre 5 et 6 ans, durant trois heures par jour. Quelques fois, je reçois des parents (via les enfants), qui des avocats, qui des papayes, qui des oranges, qui de l’igname.
Déplacement en vue pour remercier le donneur de papaye.
Je viens d’offrir des habits à la voisine qui est sans mari, avec deux magnifiques jumelles de 11 ans, un grand garçon de 9 ans et une toute petite d’un an. La semaine suivante, elle m’offre 20 brouettes de beau sable propre, où Laure pourra jouer sans danger de se faire encore contaminer un peu plus par les parasites.
Merci ma voisine.
Mais le plus étonnant, c’est Akause. Vous vous souvenez cette autre voisine, si belle, qui se faisait battre par son mari avec une lampe torche? Et bien, voilà deux semaines, le dit mari l’a carrément jetée dehors, habits volant de partout, trois jeunes enfants qui traînent derrière, sans autre merci pour les 15 années de labeur. Les cris et les chamailles en pleine rue… La foule qui observe la scène.
Fille d'Akause:

Bref, je veux savoir où crèche maintenant mon amie. Chez sa mère. Je vais la visiter, sous le chaud soleil de 14 heures, avec ma petite cargaison de boîtes de conserve, de pommes de terre, d’oignons, d’habits, enfin, de quoi de soutenir un peu l’amie dans son malheur.
Vous auriez dû voir le plus vieux de ses enfants, ivre de curiosité, sortir tous ces biens précieux du sac…
Qui vois-je apparaître à ma porte quelques jours plus tard? Bien sûr, Akause, qui me remercie de nouveau « God bless you » et qui transporte avec elle 20 tomates rouges, mûres à souhait et 10 beaux oignons, denrées provenant du jardin de sa mère. Deux semaines plus tard, retour d’Akause : en main, elle porte un coq tout gras, et deux tasses neuves en plastique, aux effigies du Ghana.

J’ai été touchée au-delà de ce que vous ne pouvez imaginer. Jamais en 15 ans d’Afrique, une personne ayant à peine de quoi manger durant sa journée ne m’avait offert de si beaux cadeaux, avec tant de simplicité – magnifique sourire d’Akause.
Donner le meilleur de soi, même avec presque rien, puis rester digne et fier. C’est ça la vraie noblesse.
Apprentissage pour Caro au Ghana…