Apprécier la beauté les nuages, avant tout.

Ce billet se veut léger, puisqu’il ne servirait à rien de devenir aigri, sachant que notre présence à Kintampo ne changera en rien les habitudes et les contraintes du milieu. Par contre, il est plus agréable de vivre à Kintampo si on accepte le quotidien.
Je commence avec les plus connus – pour ne pas dire que je me répète :
* Il fait chaud. Faire avec, même si on ne peut s’en cacher. Puisque c’est ainsi, prendre 5 douches *** par jour ; activité qui soulage quelques minutes. Ne pas trop bouger, sinon, il fait plus chaud.
* Il pleut. Regarder tranquillement la pluie et le sable de l’extérieur pénétrer par les interstices du bas de la porte de la cuisine, par rigoles, sur le plancher et à l’intérieur des carreaux de céramique fraîchement installés, pendant qu’on prépare tout aussi tranquillement la soupe aux légumes du midi, observer celle qui sort du plafond, et dont on ne prend pas la peine de mettre un bol sous les gouttes qui tombent. Ça sèchera bien assez vite. Pourquoi se fatiguer à nettoyer ce qu’il faudra recommencer dans 2 heures ? Ne laver le plancher de la cuisine que deux fois par jour, même si c’est de nouveau sale de boue.
* La pluie n’est pas venue depuis deux jours. Respirer l’air devenu extrêmement sec avec sa poussière omniprésente qui transperce jusqu’au moindre recoin tous les livres, le linge, les rideaux, les meubles, la télévision – qui ne sert que pour les vidéos – et ce, malgré la protection un peu ridicule des tissus épais éparpillés partout. Espérer une nouvelle pluie.
* Observer l’inaction comme un fais divers, ordinaire, presque agréable. Mieux, y participer. Se promener et saluer des familles entières, des groupes de jeunes, qui restent assis des heures durant sur un banc, par terre, ne discutant même plus, regardant devant eux les gens qui passent. Ils ont bien raison : il n’y a rien à faire par ici, le taux de chômage est épouvantablement élevé. On m’a même dit que le taux de prévalence du HIV Sida au Ghana était le plus élevé dans la région de Kintampo, puisque les camionneurs se dirigeant vers le Burkina Faso passent et arrêtent tous par ici – on y mange bien, semble-t-il. Le nombre de filles mères rencontrées est impressionnant -- à peu près toutes mes voisines le sont, peu d’hommes y habitent.
* Tolérer les oublis des « amis » du coin, certaines hypocrisies, qui seront vues comme des pardons à reconnaître. Une amie m’avait invitée à l’église un dimanche matin – dans mon cas, c’est un fait presque grave, qu’est-ce que je ne ferais pas pour rencontrer du monde. Lui promettant que je serais prête à 6H30 am du matin. J’attends alors son arrivée, comme une perche, devant notre forteresse en bois, habillée telle une future missionnaire des Sœurs Blanches à la veille de prononcer ses vœux. Le mien est plutôt de voir à quoi ressemble une messe catholique à Kintampo, ayant été abreuvée par ces événements toute ma jeunesse. Saine curiosité. Or finalement, l’amie ne viendra jamais. Bien sûr, c’est normal. J’irais quand même à cette messe, tant qu’à m’être levée à 5H30 du matin. J’ai vu les murs, les objets, les ventilateurs, les bancs. Et le reste.
Finalement, ce n’est que deux semaines plus tard que l’amie m’avouera qu’elle n’avait pu se rendre au rendez-vous, ayant été très malade. Or, le lendemain du fameux dimanche, achetant mon pain quotidien, je la rencontrais en pleine forme, le téléphone cellulaire à la main. Un seul événement de ce type ne m’aurait pas occupé l’esprit au point de le relater, mais les rendez-vous ratés de ce type se comptent par dizaines.
* Inviter un plombier qui va réparer les tuyaux des robinets, de la douche, de la toilette, qui coulent tous – il les avait installés à notre arrivée - puis l’attendre sagement 2 semaines, et regarder l’eau suinter dans les bols prévus à cet effet. Espérer qu’il viendra aujourd’hui, parce que « ça ne peut pas durer ».
En fait, ça durera.
* Un chauffeur de taxi qui ne vient pas au rendez-vous prévu, parce qu’il a un client plus payant. L’attendre une demi-heure: ce ne serait pas correct de notre part d’en prendre un autre, peut-être a-t-il eu un pépin ? Finalement, après trois quart d’heure d’attente, sortir pour en trouver un autre. L’autre ne fait pas l’affaire, il n’a aucune ceinture de sécurité, et le plancher est troué à plusieurs endroit. Attendre qu’un autre-autre se présente, sous le soleil.
* Une voisine – toujours enceinte, Émilia - qui veut me revendre les bouteilles d’eau vides que je lui ai données le mois passé. Non, ça, ça passe pas, je ne rachèterai pas mes bouteilles d’eau vides à celle à qui je les ai données ! Le lui dire simplement, sans lui faire comprendre que c’est quand même un peu malhonnête. Un « Non merci » suffira.
* Dorkas, l’aide de la maison me donne le prix du poulet vendu par le voisin, le frère d’Émilia : 5$. Connaissant le cour actuel des volailles de ce type, je refuse d’acheter l’animal. Elle me donne alors le second prix du vendeur, 4$. Faire remarquer qu’on aurait préféré connaître le second prix avant refuser le premier prix. Attitude requise : « À quoi bon, c’est pas si grave. » Et y croire. Puis, passer la journée heureuse, avec notre « aide de la maison », qui s’excusera 10 fois de sa petite erreur. De toute façon, ce sera le meilleur poulet que j’ai goûté depuis longtemps – organique, sans aucun doute.
* Posséder une certaine adresse pour tenir une lampe torche sous le menton, afin de couper les légumes, les pommes de terre, les faire cuire, brasser le tout, puis mettre la table, et encore, le sel, et le poivre « Où sont-ils ? ». Un soir sur trois, en ce qui concerne le Ghana – le manque de courant est national. Surtout : mettre une bougie dans la toilette. Car c’est pénible, sans. Continuer à trouver un certain charme au souper à la chandelle, avec l’amoureux. Quand on a du vin, l’apprécier à température ambiante : 30 degrés Celsius. Savourer l’indéfinissable.
* Encore : dès 6H pm, un soir sur trois, être prêt à sortir lampes torches, lampes à huiles « Made in China » qui coulent toujours, les 10 bougies-qui-ne-durent-pas (la chaleur les fait fondre plus rapidement). Parce que dans ce coin de pays, « ils » (qui ?) ont décidé de fermer le courant à cette heure, durant 12 heures, celle où justement on (mais pas juste moi, je devine) en a le plus besoin, soit, lorsque je désosse le poulet fraîchement tué. Les mains dégoulinantes de la chair de l’animal, on se dit :
« Mais pourquoi n’ont-ils pas décidé de couper à 8H pm ? Franchement, ça m’arrangerait. Au moins, tout serait prêt à cette heure-là. M’en fout moi, d’avoir du courant à 11H pm, 3H pm, 11H30 le soir, à 4 heures du matin, à 5 heures du mat ou même 6 heures am ? Couper entre 8H pm à 8H am, ce serait un bon deal, messemble ? » Qualité nécessaire : approuver les décisions des plus grands que soi.
* Attendre, attendre, attendre. Tout et son contraire. Nomme-le, et il faut encore attendre. Le taxi, je l’ai déjà dit. La réparation du véhicule, à remettre pour le mois prochain. Le visa ? C’est quoi ce mot ? Attendre le financement d’un projet fabuleux, qui n’arrivera qu’à la Saint-Glin-Glin, attendre que le gars du bar finisse de construire le bâtiment prévu en décembre passé, attendre que chacun fasse son job, alors que la plupart s’en foutent, mais alors, s’en foutent royalement. Y’a d’autre chose à faire que de s’occuper des promesses ennuyantes à tenir. Qualité dans ces cas-ci ? Ne pas exploser, ne pas dire sa petite vérité, alors qu’en bonne Québécoise, j’aime la transparente qui devient alors un vilain défaut.
* Demander un produit, le payer, et devoir se débarrasser dudit produit, alors qu’on vient de le recevoir tout neuf et totalement vierge. Avant que je n’arrive à Kintampo, Lowell a acheté deux bons matelas. Puis, en donnant les mensurations des matelas, il a commandé à un menuisier du coin les pourtours et les bases en bois, deux trucs différents. En recevant le tout, on s’aperçoit que la boîte du lit (le fameux pourtour en bois) possède les mêmes dimensions que les matelas.
Les mêmes.
Lorsqu’on dépose le matelas dans la base, les attaches métalliques qui retiennent les parties du pourtour se défont, puisque non seulement le matelas est au final trop grand, mais qu’aucun drap ne pourra jamais s’insérer là-dedans.
On réexpédie alors les pourtours en bois chez le menuisier, pour les faire agrandir, et elles nous reviennent… avec les mêmes dimensions.
Les mêmes.
Aucun changement n’a été fait. Je le comprends maintenant. C’est impossible à modifier, d’ailleurs, c’est pas de sa faute, le travail a été fait au centimètre près. Je fais donc venir « le gars » et lui dit de reprendre son pourtour. Gratuitement. Je ne veux plus jamais revoir ce gros bois lourd. Il fait celui qui ne comprend pas -– quand même, on se garde une petite gêne -- puis après 5 minutes de réflexion, il accepte de me débarrasser de ses pourtours de lit.
Il fait une autre pause, puis me demande :
« Sister, what will you do with the wood basement that comes with the frame, where you put the mattress on ? »
Tsé, la frame, c’est le pourtour du lit, et la base, c’est de simples lattes de bois non travaillé, qui permettent au matelas de ne pas joncher sur le sol. Finalement, de ne pas dormir avec les cafards qui pourraient venir nous croquiner les orteils et les fourmis qui piquent comme le diable.
« Brother, I need those basements, because if I also give them to you -– tsé, j’ai quand même payé 200 $ -– my daughter, my husband and I will sleep on the floor ».
Déçu, le menuisier.
Nos lits, à l'atelier du menuisier, alors que je n'avais que deux jours de Kintampo dans le corps:

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Besoin essentiel pour vivre: espérer le minimum. Sans jugement, ou si peu, en voulant profiter de la vie, de ses beautés, qui sont là, sous les yeux. Et quand on a pas ce minimum, prendre un livre, par exemple, « Ensemble c’est tout » et le lire jusqu’à la fin. Avec une lampe torche sous le menton.
Et regarder l'eau couler, en méditant sur ce phénomène.

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*** Douche : remplir un seau d’eau provenant du puits, et utiliser un bol afin d’asperger son corps d’une eau tiédeuse. Attendre que ça sèche sans s’essorer. Quand il y a du courant, se mettre devant le ventilateur.
****coquerelles de deux pouces de long