Je m’étais juré que jamais, jamais, jamais, la Laure n’irait dans une petite école de brousse. Pour plusieurs raisons : malpropreté des lieux – particulièrement les toilettes - dureté des éducatrices, peu ou pas de jouets, classes surchargées et surchauffées, et pour tout meuble, que des petites tables et des chaises, avec un tableau noir remplissant l'espace.
Lowell et moi avons visité l’école par deux fois, et avons convenus que pour 3 ou 4 heures par jour, ça ne pouvait pas être si mauvais que ça. La classe de Laure est heureusement peu chargée – 7 petits de 4 à 6 ans – et la « teacher » semble assez douce.
Laure a insisté, beaucoup même, pour aller à l’école. Ce dernier mois, ce n’était pas possible, puisque nous étions à la période de congé pascal – qui dure plus d’un mois ici. Alors, tous les enfants du coin n’y allaient pas non plus. Mais dès qu’elle a compris qu’ils retournaient à l’école, elle a demandé assez souvent de trouver une école. On lui a bien expliqué qu’il y aurait très peu de jeux, qu’elle allait être assise sur une chaise, qu’elle allait apprendre à écrire (ils apprennent à écrire en anglais à partir de 2 ans et demi, moi qui suis totalement contre), à chanter, et à jouer, un peu. Qu’au début, les enfants allaient être très curieux d’elle – la toucher, la regarder constamment – mais qu’après trois ou quatre jours, elle trouverait de vrais amis de son âge.
Et bien… la voilà inscrite, à 9 heures, voilà quelques minutes. Quand même… je me dis « Oh là là… est-ce qu’on fait les bons choix? ». La question, d’ailleurs, que je me répète de plus en plus souvent… C’est quand même sa troisième petite école en un an. À cette même période, l’an dernier, nous vivions à Accra, et elle était inscrite à « Bizzy Bees School », dans un lieu fantastiquement coloré, rempli de jeux fabriqués en bois, avec une éducation tout en douceur et en musique – ils appliquaient le vrai programme Montessori. À chaque vendredi, ils dansaient plus d’une heure au son des tams-tams « live ». J’étais fière de la voir dans cette école. Et puis, voilà quelques mois, elle avait eu la chance d’être inscrite dans un CPE – luxe suprême, privilège des privilèges! - de la ville de Québec. Et maintenant, la voilà assise sur sa petite chaise en bois, devant son mini bureau, à répéter les A-B-C et les 1-2-3 en anglais.
Recommandations pour ce matin: tu ne bois pas d’eau autre que celle de ta gourde, tu manges seulement ta collation, pas celle des autres, tu ne peux pas partager (alors que je lui répète sans cesse de tout partager « sinon, tu n’auras pas d’amis »), tu mets ton chapeau quand tu vas au soleil. Je te mets de la crème solaire à chaque jour. Tu ne restes pas l’après-midi, parce qu’ils n’offrent que du riz ou de l’igname comme dîner. Pas de fruits, ni légume, ni viande.
En fait, ce qui me donne le tournis, c’est ce magnifique bond réalisé en si peu de temps, quand on réalise les différences entre la Garderie « Les petits mulots » de Charlesbourg avec Diane-la-douce éducatrice, les jeux de toute sorte, la propreté, la nourriture de qualité, et puis, cette école de quartier de Kintampo avec Sofya le professeur et une classe vide de tout objet. C’est vertigineux.
C’est comme quand je reviens au Québec, durant l’hiver, arrivant à l’aéroport, je vois qu’il fait -20 degrés Celsius, alors que quelques heures plus tôt, j’étais dans un village où il faisait 40 degrés Celsius. C’est cet écart de 60 degrés que je revis, ici, dans cette mini école.
Je ne sais pas ce que sera sa réaction, sera-t-elle heureuse dans ce réduit d’école? En fait, connaissant la nature positive, indépendante et entreprenante de la Laure, je suis persuadée que oui. Elle était fière, ce matin, lorsqu’elle s’est vêtue de sa jolie robe africaine, de ses pantalons (contre les piqûres de moustiques et les fourmis), ses bas, ses souliers, son chapeau, et qu’elle a mis sur son dos son sac à dos rempli de ses victuailles, pour filer vers sa nouvelle école. Quand je suis partie, elle m’a à peine regardée, prête à apprendre, à connaître, à vivre en groupe. Elle le sait « Maman, je vais apprendre à lire »! Brave, brave fi-fille.
Dites, pourquoi le mot jamais existe-t-il dans ce cas?
lundi 7 mai 2007
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4 commentaires:
Un écart de 60 degrés qui te donne un recul précieux et qui fait vivre à ta bibine une expérience humaine mémorable.
Merci pour ce très beau texte, qui me parle de toi et de ton amour pour Louna.
Et merci de suivre, Zab, ça me donne du courage, de me savoir lue :)
Là tu m'as vraiment eu. Les larmes coulent. Pourquoi? Je ne sais pas. D'imaginer Laure si assoiffée, si adaptée, si...tellement Laure.
Ma filleule à l'école de brousse, vêtue de son habit africain qui reviendra contente de ses nouveaux acquis. Bien sur, qu'elle t'a à peine regardé. Laure regarde en avant, jamais en arrière.
"Tant pis toi!...Pleure!!"
Bien sur qu'elle est heureuse, pourquoi ne le serait elle pas ? Elle est avec sa maman et son papa tous les jours, elle mange à a faim et dort selon ses besoins,elle a plein d'amis très drôles...
Bisous ma Caro.
Marie Claire
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