
Rien au monde n’égale cette petite mélodie, en tout cas pour l’instant. Je me sens pris dans un flot irréel d’émotions, et encore plus quand c’est interprété par André Laplante, lors d’un concours en Russie en 1978 – deuxième prix ex aequo avec un Français. Prouesse technique.
L’être qui a composé cette musique devait comprendre ce que je vis. À son sujet, Wikipédia dit : « Composé dans le cadre paisible de la propriété de campagne de sa famille… ». Étonnant. Encore : «Rachmaninov a écrit cette pièce dans le but de montrer ses propres talents de compositeur mais également de pianiste » Il n’est certainement pas le seul qui veut prouver de quoi. Pourtant, je le sens, même en 1909, il savait qu’un jour, quatre-vingt-dix-huit ans plus tard, une petite Québécoise serait cloîtrée dans un village africain nommé Kintampo, et qu’elle aurait besoin de cette énergie, de ce génie, de ce point d’orgue sans fin, répété plusieurs fois, lui permettant de savourer la liberté promise, la vraie, celle où plus rien ne subsiste, que l’air ambiant, que le clavier, la bougie devant – pas de courant à Kintampo, ce soir - et certainement devant un bon Bordeaux. Température ambiante, 34 degrés Celsius.
L’homme qui interprète au piano est un surdoué de l’émotion, c’est inconcevable de croire que certains sont mieux nantis que d’autres, question talent. Quelle tricherie de la vie, non?
Le piano a fait partie de ma vie à partir de 4 ans (mes deux sœurs aînées ayant déjà commencé leur pratique) jusqu’à mes 18 ans, année où j’ai arrêté les cours privés. À la fin des années ’60, ma mère avait déniché un piano tout en hauteur pour 50$, exploit il va sans dire.
Je vous le dis tout de suite : je n’avais aucun talent. Mais alors, aucun. En tout cas, pas pour le piano. Je dois aussi préciser que mon professeur de piano était aveugle. Incroyable non? Berthe faisait partie de la famille, puisque toute la fratrie a passé de nombreuses heures à lui montrer, chaque semaine, le résultat de son labeur quotidien, sous ses doigts tous maigres remplis de bijoux en or, à défaut d'yeux. Si elle ne m’a pas inculqué l’amour de la pratique du piano, elle m’a par contre beaucoup appris sur les habitudes des « personnes souffrant d’un handicap visuel ». De sa montre qui s’ouvrait, sur laquelle on pouvait lire l’heure en braille avec le doigt, jusqu’à son téléphone adapté à ses besoins – à l ‘époque, Bell lui permettait de demander gratuitement n’importe quel numéro de téléphone. Bref, une personnalité hors du commun, avec ses petites manies – « C’est l’heure de mon verre de cognac, mon médecin me le recommande, pour ma pression. » C’est ça, chère, dis plutôt que tu aimes ça ;). Je te salue, d’ici bas, grande dame, alors que tu prends ton pied, en haut, toi qui a su, tout de même et malgré tout – j’insiste, j’ai détesté mes pratiques et leçons de piano – me faire apprendre certaines musiques des plus sublimes, que je peux toujours pratiquer, dont un certain Chopin, ou un mélodieux Mendelssohn «Venetian Boat Song». Presque aussi musical que ce Rach 3.
Dieu de dieu. Qu’elle est magnifique mélodie. Et je remercie mille fois mon ancien patron du centre de recherche en foresterie à Québec, de me l’avoir offert en cadeau, avant de partir de mon job, en 1998, pour revenir au Sénégal, et vivre avec mon amoureux. Ce même mélomane, lui-même ingénieur forestier et de plus, excellent chanteur d’opéra. Jamais je n’aurais pu trouver meilleur superviseur.
À chaque écoute de ce Rach 3, l’effet reste le même : les quelques premières notes me font littéralement flancher. Le cœur n’a qu’un désir : devenir meilleur. Une des rares mélodies qui ne me fatigue pas. Douceur de tous les temps. Piano magique, touches légères, rapides comme le vent, qui nous emportent cers une Europe mythique, celle qu’on voudrait si libre et constructrice, puis puissantes et rudes comme les vagues de Forillon en Gaspésie, au printemps, durant une tempête.
Et ça s’arrête net. Sec. Comme ici. Dernier mouvement : « Alla breve ».

3 commentaires:
C'est beau, c'est touchant. Je te vois bien, petite, pas douée (selon toi et tellement honnête) et si sensible à ceux qui t'entourent, à ta prof...
Ce que je retiens de ton texte, ce sera ma "phrase de la journée" c'est "Le coeur n'a qu'un désir : devenir meilleur".
Bises et yeux mouillés
Djo
Ouf!
Je ne suis pas amateure de musique, peu importe laquelle. Mais cet hommage me donne envie de me précipité vers ce morceau, question de partager un peu plus de tes souvenirs qui t'on inspirer ce texte ;)
Malaury
Z'êtes fines les filles.
Ce qui est bizarre, Djo, c'est qu'en relisant ce billet (offlin à la maison, et par le fait même, voyant toutes mes petites erreur...), je suis restée étonnée, en lisant cette phrase, ne me souvenant pas du tout comment elle est sortie de mon crâne. Mais bon, il était très tard et la soirée finissait.
Go, Malaury, c'est une mélodie à connaître, vraiment.
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